Interview de Mohamed Lemine ould Salihi,
Directeur Général de l’Informatique de
l’Administration/SEMATIC
Titulaire d’un doctorat de mathématiques appliquées de l’université de Grenoble (France), Mohamed Lemine Ould Salihi est Directeur Général de l’Informatique de l’Administration au Secrétariat d’Etat chargé de la Modernisation de l’Administration et des TICs. Il est chargé de la préparation et la mise en œuvre du programme e-Gouvernement dans l’Administration mauritanienne depuis juillet 2008.
Il a occupé le poste de Directeur de l’Informatique et du Contrôle de Gestion de la compagnie Air Mauritanie de mi-2004 à mi-2007, tout en étant professeur à la faculté des sciences de l’université de Nouakchott depuis l’année 2004.
Dans le passé (2000-2004), il a travaillé comme consultant en ERP et développement Web pour le compte de Hewlett-Packard France, ingénieur de recherche au laboratoire de calcul scientifique de Besançon (1999) et au laboratoire de modélisation et calcul (1998) de Grenoble en France.
Le Quotidien de Nouakchott l’a rencontré et a dressé avec lui le bilan d’une décennie d’introduction de l’internet dans l’administration publique mauritanienne et les perspectives offertes par cet outil pour rapprocher l’administration des usagers. Entretien :
Le Quotidien de Nouakchott : Les 22 et 23 juillet dernier, notre pays a fêté la première décennie de l’Internet dans l’administration publique. Où en est-on réellement dans cette aventure du numérique ?
Mohamed Lemine ould Salihi : Avant de répondre à cette question, permettez-moi de rappeler que les technologies de l’information et de la communication et en particulier l’Internet, ont constituées le vecteur de développement des pays qui étaient pauvres ces dernières années. La problématique de l’accès à l’Internet et son usage comme outil de développement est donc cruciale pour notre pays.
Dans ce cadre, l’Etat déploie des efforts importants pour tirer profit pleinement de la révolution des technologies de l’information et de la communication. La fin du monopole de l’Internet et l’attribution de deux licences globales aux opérateurs en 2006, constitue un pas important dans ce sens. L’Internet est aujourd’hui accessible pratiquement sur l’étendue du territoire national.
Des projets sont en cours de réalisation chez les différents opérateurs pour rendre l’internet disponible sur les téléphones portables. Ce qui constituera un atout important dans notre pays qui enregistre plus d’un million d’abonnés au mobile.
Cette situation doit être exploitée pour faciliter au citoyen l’accès aux services publics en ligne. De ce fait, la mise en ligne de ces services a été lancée et leur nombre ne cesse de croître. Cependant, la qualité de l’accès à ces services via ces téléphones, ne sera pas dans un premier temps satisfaisante. Le pays souffre, en effet, de deux problèmes majeurs. Un lié à l’absence d’un point d’accès direct (câble sous-marin), et le second à une mauvaise gestion du trafic au niveau des opérateurs avec comme conséquence un débit lent. Le Département envisage le lancement d’études pour identifier les meilleures démarches et les moyens de financement.
Du point de vue accès à l’Internet dans l’administration, un effort important couvrant une grande partie de l’administration a été réalisé. Plus de 1500 utilisateurs sont aujourd’hui connecté à Nouakchott, bénéficiant d’un débit de plus de 16mbps et d’une gestion centralisée de la sécurité et de la qualité de service. Le Département a mis aussi en place une gestion de la navigation permettant de réguler celle-ci et de donner accès uniquement au contenu utile sur le lieu du travail.
Le Quotidien de Nouakchott : Le pays accuse un retard énorme dans le domaine de la réduction de la fracture numérique. Que vous inspire un tel constat ?
Mohamed Lemine ould Salihi : Par rapport à la fracture numérique, il faut considérer principalement deux volets. Le premier concerne l’accès continu, à un prix abordable et non discriminatoire, aux outils de communication (portails web, téléphone, courrier électronique). Le second volet concerne la disponibilité de contenu national, de services en ligne et d’accès aux marchandises dans des conditions favorables par le biais du commerce électronique.
En ce qui concerne le premier volet, comme souligné précédemment, le pays enregistre une avancée avec la progression rapide du nombre d’abonnés, la diminution continue des tarifs d’accès à l’Internet et le lancement des projets d’accès sur les téléphones 3G. La qualité de cet accès sera fortement améliorée après l’aboutissement des projets envisagés par le Gouvernement concernant le câble sous-marin et l’encouragement d’une meilleure gestion du trafic.
Le second volet nécessitera quand à lui, un effort très important. En effet, certains services sont prêts à être mis en ligne, mais, beaucoup d’autres services ne le sont pas. Le changement de cette situation passe par une réorganisation des services publics ce dont le département est en charge dans le cadre de sa mission de modernisation de l’administration. Ce travail nécessitera des investissements très lourds et plusieurs années de travail. Le département a entamé la mise en place d’une stratégie e-Gouvernement ou administration électronique. L’appel d’offres pour cette étude sera lancé dès la fin de cette préparation.
Le Quotidien de Nouakchott : Si la modernisation de l’administration s’entend par l’informatisation et la connexion Internet, pouvez-vous nous faire un bilan de ce qui a été réalisé déjà et les perspectives à venir ?
Mohamed Lemine ould Salihi: La modernisation vise, en premier lieu à mettre en place une administration plus efficace, ouverte au public et rendant possible une participation du citoyen dans la prise de décision. L’informatisation et l’accès à l’Internet constituent une phase, qui s’effectue en parallèle avec une autre phase consacrée à la simplification des procédures et la réorganisation des processus.
En ce qui concerne la simplification des procédures et des processus, des audits organisationnels de plusieurs départements ministériels ont étés lancés. Ces audits doivent permettre une vision claire de la réorganisation des services.
En ce qui concerne l’informatisation, l’effort initial a été porté sur l’infrastructure pour rationaliser les moyens alloués par la mutualisation des ressources. La capacité du Datacenter a été augmentée et il est capable aujourd’hui d’héberger les systèmes d’information les plus importants de l’administration. Des services en ligne ont étés développés (annuaire du Gouvernement, gestion des concours, gestion électronique du courrier …). L’Intranet fibre optique du Gouvernement a été élargi et abrite aujourd’hui plus de 40 sites. Une gestion de la sécurité et une administration centralisée de systèmes sont en cours de réalisation.
Le Quotidien de Nouakchott : l’intranet de l’administration ne donne pas satisfaction aux administrés encore moins aux utilisateurs, du moment qu’on ne peut pas obtenir une seule réponse à un courrier envoyé. Que manque-t-il vraiment au réseau intranet de l’administration ?
Mohamed Lemine ould Salihi: L’intranet de l’administration est d’un grand apport dans l’amélioration de l’efficacité de l’administration. Le service le plus utilisé depuis la mise en place de cet Intranet est le service de messagerie électronique qui offre une disponibilité de plus de 99%. L’échange de document, même de grande taille, se fait de façon fluide.
Des espaces d’échange ont été développés et permettent le partage, entre un groupe spécifique, de documents facilitant la collaboration. Du point de vue communication, un certain nombre de téléphone IP a été déployé et le département compte généraliser en interne la communication via les postes de travail (PC).
En ce qui concerne la gestion de courrier papier et l’archivage, une solution a été développée et mise à la disposition des départements. Elle permet, en particulier, un traitement plus rapide du courrier administratif, le suivi de son évolution sur Internet, l’établissement des statistiques et l’archivage électronique. Cette application peut servir pour mesurer réellement le taux de traitement du courrier du citoyen et lui permettre son suivi en ligne.
En dehors de ce rôle de collaboration, l’Intranet offre une plateforme mutualisée d’hébergement épargnant aux départements les investissements en termes de mise en place de serveurs d’administration, de sécurisation des données.
Le Quotidien de Nouakchott: Dans la plupart des cas en Mauritanie, le débit est faible et quand bien même vous arrivez à vous connecter, la récurrence des coupures est là pour vous ramener à la réalité. Comment l’expliquez-vous ?
Mohamed Lemine ould Salihi: Comme déjà expliqué, il y a eu des améliorations sur le niveau national. Cependant, l’accès Internet ne sera réellement fiable qu’après la mise en place d’un accès direct au réseau mondial. Un tel accès demande un investissement lourd et l’étude envisagée par le département se consacre exactement aux moyens de mise en place d’un tel lien et son financement.
Un second chantier qui ne manque pas d’importance est celui de la gestion du trafic étant donné qu’il n’est pas acceptable de continuer à avoir un accès très lent à des services hébergés au niveau national. Une étude adressera directement la gestion du trafic chez les opérateurs et son optimisation et permettra d’identifier un délai raisonnable pour que les opérateurs mettent à jour leur infrastructure.
Le Quotidien de Nouakchott: Il était question d’introduire l’informatique dans l’enseignement secondaire, où en est ce projet?
Mohamed Lemine ould Salihi: Effectivement, le renforcement des TIC dans l’éducation nécessite un effort particulier et renforcé. L’accent a été mis en premier lieu sur l’administration mais, durant l’année prochaine les premiers efforts commenceront en collaboration avec le ministère de l’Education nationale. Dans ce cadre, et au sein de la convention qui lie le Gouvernement avec Microsoft, la demande a été déjà faite pour inclure la Mauritanie dans les programmes d’introduction des TIC sponsorisés par cette institution.
Le Quotidien de Nouakchott: Les administrations déconcentrées de l’Etat à l’intérieur du pays ne disposent pas encore, dans la majorité des cas, de l’outil informatique, de l’Internet et même d’un simple fax. Comment votre département compte pallier à cette situation ?
Mohamed Lemine ould Salihi: Effectivement, il y a une différence importante dans les niveaux d’équipement et d’accès entre les administrations à Nouakchott et à l’intérieur du pays. Il est difficile de mettre dans ces lieux des équipements sophistiqués en l’absence de personnel qualifié. Des actions de vulgarisation et de soutien seront réalisées et on espère avoir les moyens dans les années futures pour les équiper en matériel et connexion.
Le Quotidien de Nouakchott: Informatiser un bureau est une chose, se connecter en est une autre, et généralement le personnel chargé d’exploiter ces outils n’est pas véritablement formé. Que comptez-vous faire pour corriger cette insuffisance ?
Mohamed Lemine ould Salihi : Effectivement, en premier lieu, notre département travaillera avec le ministère chargé de la Fonction publique, de l’Emploi et de la Formation Professionnelle pour que la part des TIC dans la formation professionnelle soit importante. De plus, une réflexion est en cours pour envisager un nouveau rôle pour le CFED qui pourra participer dans cet effort. En ce qui concerne la formation de haut niveau, notre département a entamé une session de formation profitant des possibilités offertes dans le cadre de la convention entre le Gouvernement et Microsoft.
Le Quotidien de Nouakchott : La maintenance des outils informatiques est aussi un problème. Parce que dans les administrations, il y a beaucoup d’unités informatiques qui ne fonctionnent pas. Le département assure t-il la maintenance ou bien fait-il appel à d’autres structures peu qualifiées pour cela ?
Mohamed Lemine ould Salihi : la maintenance est organisée à deux niveaux. Une maintenance de premier niveau, est assurée par les services informatiques de chaque département. Celle-ci est souvent déléguée à un prestataire tiers. En ce qui concerne la maintenance de deuxième niveau de tous les départements, elle est assurée par le personnel qualifié de notre ministère.
Dans ce cadre, un portail de gestion des incidents a été développé. Les utilisateurs peuvent signaler directement sur ce portail dont l’adresse est http://www.support.gov.mr ou par téléphone aux numéros suivants : 2232977/5255461 durant des horaires étendus tout incident informatique. Chaque incident est suivi jusqu’à sa résolution. La situation de cette maintenance est jusqu’à aujourd’hui largement maîtrisée. On constate que plus de 200 incidents sont ouvert par mois et sont résolus. Notre centre de Support intervient sur toutes les pannes complexes, sur les unités informatiques, les systèmes et les bases de données.
Le Quotidien de Nouakchott : Une stratégie s’étalant sur la période 2001-2006 avait été mise en place par votre département ministériel. Quel bilan en faites-vous ?
Mohamed Lemine ould Salihi: La stratégie 2001-2006 a été évaluée à mi-parcours en 2005. Cette évaluation a montrée des retards dans la réalisation des objectifs dus principalement à l’inadéquation des investissements alloués aux TICs avec ces objectifs. Cette évaluation a conduit à la réorganisation de l’informatique de l’Etat en renforçant la centralisation au niveau de notre département pour des fins de mutualisation des ressources et une optimisation des efforts. Cette stratégie arrive à terme et le département est entrain de lancer une étude pour définir la vision et le plan de développement du département.
Le Quotidien de Nouakchott : Que peut-on espérer qui soit fait rapidement dans vos actions de modernisation de l’administration ?
Mohamed Lemine ould Salihi: Dans les délais très courts, le département travaille sur l’amélioration des portails informationnels et les applications. Dans ce cadre, une nouvelle version du portail des formalités administratives permettant une consultation rapide des formalités et le téléchargement des formulaires sera opérationnelle durant les semaines prochaines. Ce qui permettra un gain de temps important pour les citoyens. Du point de vue application, un effort particulier sera attribué à la généralisation de l’application de gestion du courrier qui est réellement une application structurante et donnant toute les garanties au citoyen concernant le traitement et le suivi de son courrier.
Propos recueillis par Diop Moussa